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Découvertes littéraires

Dje-Buo! Dje-Buo! Il était une fois quatre récits dans la taïga. Par Nadège Dos Santos Barra

Les éditions Borealia précédemment évoquées ici à l'occasion de la distribution du très beau film Criminel, ont publié en cette rentrée littéraire de nouveaux ouvrages dans leur collection "Les Nordiques". Deux livres de nouvelles courtes L'arbre de vie de Aïssen Doïdou et Altynaï, nouvelles de l'Altaï d'Ilya Kotcherguine ont particulièrement retenu notre attention.

L'arbre de vie ou l'attachement d'un peuple à la nature sauvage :

Rédigé par Aïssen Doïdou, auteur né à Yakoutsk en 1941, ce petit recueil a un style cinématographique. Quoi de plus normal pour cet écrivain formé au célèbre VGIK de Moscou et membre du Cheval Blanc, union de poètes d'avant-garde rejetant la ligne du parti soviétique? Dans ces deux petits récits- L'arbre de vie et Les sapins enneigés, l'auteur de 75 ans observe la vie d'un peuple imprégné par ses traditions originelles, sa nature tantôt bienveillante, tantôt hostile. L'arbre de vie est une formidable leçon sur la pugnacité d'un groupe de personnes qui se bat pour protéger un arbre sacré contre le projet d'abattre celui-ci pour créer une route. Un peuple éloigné du nôtre où les gardes-forestiers restent les garants de la préservation de la nature sauvage. D'ailleurs cette nature, plus que le décor de cette nouvelle où les images sont vivaces, est un réel personnage. Les arbres, plus précisément cet arbre, imposent leur puissance et sont un chemin vers les esprits, les Aïyy ces esprits créateurs protégeant une certaine catégorie d'humains. L'histoire qui se débute par les funérailles d'une vieille femme (Kétèris), jadis d'une beauté et d'une sagesse renommées, s'achève dans la renaissance ou l'abandon d'un projet de destruction par la contemplation de l'arbre, l'invulnérable mélèze.
Le second récit Les sapins enneigés débute dans un hôpital et décrit la difficile adaptation d'un homme, Okhonoon qui suite à un accident se retrouve dans un hôpital puis au sein de la famille de son fils. Peu habitué au confort de la grande ville et à ses rituels, seul son chien reste le lien avec sa vie d'homme du Grand Nord ; une vie de débrouille où le mois de janvier voit parfois le mercure descendre jusqu'à -65°. Plus qu'un voyage d'un monde à l'autre, c'est un voyage intérieur auquel nous invite le périple d'Okhonoon. L'écriture de Doïdou très visuelle, nous montre l'antagonisme entre ce monde citadin et celui du Grand Nord notamment grâce à l'évocation du terrible combat opposant le chien du héros avec de chiens "de la ville". Combat dont on sent la rudesse, les ahans de ces créatures. De retour dans sa cabane de chasseur et ce malgré les difficultés, il pourra retrouver ce sentiment puissant qu'est celui de la vie.

Altynaï nouvelles de l'Ataï :

L'auteur de ce recueil de nouvelles, Ilya Kotcherguine est né à Moscou mais a quitté la ville pour devenir garde-forestier dans la république d'Altaï où il a pu se faire observateur et se familiariser avec les traditions de ses peuples. La proximité de cette république avec le Kazakhstan, la Chine et la Mongolie en fait un endroit pluriel où diverses cultures se côtoient. À la lecture de ces récits on peut bien évidemment penser au film Urga de Nikita Mikhalkov où un homme échoué dans une région loin des rites moscovites va
rapidement en épouser les us, les coutumes et rapidement s'enrichir de cette rencontre. Car si l'on ne peut pas nier les différences entre les hommes vivants dans ces contrées éloignées, passée la découverte de l'inconnu il n'y a pas de réelle dichotomie entre les uns et les autres. Ce qui marque le plus dans ces récits autobiographiques est, une fois encore, la vision animiste des peuples de l'Altaï où hommes, animaux et éléments naturels vivent en harmonie (ou non). Si les années 30 en Russie ont hélas, vu une volonté de conversion de ces peuples à la culture russo-européenne, elle est aujourd'hui source de curiosité et d'intérêt.
Le récit éponyme Altynaï décrit la vie de deux hommes accompagnés dans leur périple par des femmes dont Altynaï. Notons que la présence des femmes assez anecdotique et dont l'intérêt reste strictement domestique par ailleurs, est rare. Mais Altynaï, "jeune femme aux yeux à demi bridés" est rompue à cette vie, en connaît les dangers comme les présents. Dans une scène où les héros se reposent dans un refuge où grouillent des souris, elle n'hésitera pas à les tuer à coups de couteau ou à mains nues. Son visage, la plupart du temps impassible voire inexpressif, trouvera une expression de colère lorsque les personnages se retrouveront embourbés à cheval près d'un passage. Concernant cet instant du récit où les héros chasseurs sont en quête de viande, on se demande s'il s'agit d'un moment rêvé (rêve? Cauchemar? La frontière est ténue) ou non. Un beau portrait de femme, insondable, dure et presque irréelle.
Le second récit Dire au revoir est certainement celui décrivant le mieux l'antagonisme entre les personnes vivant au sein de la nature sauvage et ceux qui y sont extérieurs. Au-delà de la Sibérie, Lialia et sa grand-mère Tania doivent traverser ce long chemin parsemé de forêts de bouleaux, de cabanes (les ails) afin de rendre visite au fils/père de ces deux femmes. Là, la vie est rude : le froid, l'hostilité des animaux mais aussi la tentation de l'alcool est grande. Le récit montre néanmoins la solidarité, l'amitié et l'amour que portent à la nature ces hommes qui ont choisi le grand froid. L'inquiétude, les craintes de Tania face à la vie de son fils sont admirablement traduits par un état intérieur qui n'est pas sans rappeler les récits du courant du stream of consciousness. Le voyage est double encore ; pourrait-il se prolonger ou bien est-ce celui que l'on effectue avant que la mort ne nous emporte? Dire au revoir serait en ce sens à double sens : dire au revoir à un être cher qui vit loin, très loin ou bien dire au revoir avant de quitter la vie de manière définitive.

Le travail des éditions Borealia et leurs projets à venir :

Il est important de souligner le travail effectué par Borealia et par sa fondatrice, Emilie Maj. Cette dernière part régulièrement en Yakoutie et a créé des liens avec ce peuple dont elle a étudié les coutumes et la langue. Non seulement son travail permet la découverte d'un peuple et de sa littérature, lesquels nous restent méconnus mais de plus elle traduit et préface la plupart des ouvrages qu'elle sélectionne. Dans le cadre de son Doctorat, elle a étudié la symbolique du cheval chez les Yakoutes, un animal particulièrement important pour ce peuple. Depuis le 6 octobre et jusqu'à demain (12 octobre) elle sera présente pour la quatrième édition de la semaine de la Sibérie dont tous les détails sont disponibles en suivant ce lien : http://www.borealia.eu/evenements/
La boutique en ligne de Borealia se trouve ici : http://www.borealia.eu

N'hésitez pas à soutenir cette petite maison d'édition qui propose un regard neuf et curieux sur des contrées méconnues et qui vont durablement nourrir notre imaginaire!

Tags: livres
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